En prévision des commémorations de 2024 qui marqueront le centenaire de la disparition de Saint-Cyriac, voici une série de textes qui rappelleront certains faits historiques qui se sont déroulés au Lac Kénogami avant 1924.

Nous tennons à remercier Louise Cantin, qui a été plus que généreuse avec son temps pour partager avec nous des textes qui nous montrent la vie au ici, avant la montée des eaux.

Le lac Kénogami, trait d’union entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean

Il suffit de regarder une carte : le lac Kénogami s’étire tel un long trait d’union entre la rivière Saguenay et le lac Saint-Jean. De temps immémorial, il a servi de voie navigable entre les deux. Parallèle au Saguenay, il permet, grâce à son riche réseau de rivières et de lacs, de passer de manière plus sécuritaire entre Chicoutimi et le Piékouagami, puis aux lacs Nekoubau et Mistassini. Il est géographiquement l’un des éléments essentiels au cœur même du réseau hydrographique de la Sagamie. Ce qui a été maintes fois décrit. D’ailleurs, ce « lac long » l’est suffisamment pour qu’à l’est, on soit en plein cœur du Saguenay et à l’ouest, déjà au Lac-Saint-Jean.

Il semble plus que probable que l’entrée de la Rivière-aux-Sables était la halte reconnue où les Autochtones, et à leur exemple plus tard les voyageurs, se reposaient et campaient entre les postes de Chicoutimi et de Métabetchouan. Située sur la rive nord du lac, elle offrait un ensoleillement plus long que la rive sud ; et, au niveau naturel du lac, les deux rives de la Rivière-aux-Sables formaient des plateaux accessibles et hospitaliers, contrairement aux abords plus abrupts de la rive sud du lac. Par ailleurs, située à proximité du sentier de halage de la Rivière Chicoutimi, on pouvait s’y reposer dans un sens comme dans l’autre : soit, en provenance de Chicoutimi, après avoir franchi les sept portages de la Rivière Chicoutimi, soit après avoir navigué du lac Saint-Jean par le réseau des rivières et des lacs, avant de descendre à Chicoutimi. Plus tard, ce site sera identifié sous le nom de « Réserve ». Sans doute, quelques familles autochtones y venaient-elles de manière plus régulière. Alors que sur la rive ouest de la rivière aurait été localisé un Jardin des Jésuites —ceux qui avaient précisément pour mission d’évangéliser et de sédentariser les Autochtones—.

À la fin des années 1820, c’est là que Cyriac Buckel s’installe avec sa compagne autochtone Christine Dianais. Ils y fondent une famille et, pendant plus de quarante ans, ils y vivent à moitié à l’autochtone, en pratiquant la pêche et la chasse, à moitié à la « canadienne », en cultivant la terre et en élevant du bétail. Ainsi, le couple apparaît-il comme la réelle transition, le trait d’union, entre l’époque des Autochtones, puis du Domaine du Roy et celle de la colonisation qui débutera une décennie plus tard avec la Société des Vingt-et-un.

À partir de 1850, avec la progression de la colonisation vers le Lac-Saint-Jean sous la conduite du Curé Hébert, le lac Kénogami continue à assurer son rôle de route navigable permettant aux premiers colons de franchir la distance séparant la Rivière Chicoutimi de ce qui deviendra Hébertville. En peu de temps, il devient essentiel de construire un chemin terrestre pour faciliter le transport. Son tracé longera tout naturellement le lac. Il sera d’abord nommé Chemin Hébert, puis, Chemin Kénogami. Le lotissement des cantons Jonquière et Kénogami se fera perpendiculairement au lac et au Chemin Kénogami.

En quelques décennies, des familles s’installent sur la rive nord du lac Kénogami. Un village prend forme à l’entrée de la Kaskouïa dont il prend d’abord le nom ; il sera renommé Saint-Cyriac au moment de la fondation de la paroisse. Les terres sont occupées et défrichées ; la population grandit. Grâce à l’industrie du bois, une main-d’œuvre forestière vient se joindre à celle des agriculteurs, les deux « montant » ensemble dans les chantiers l’hiver —suivant le mode d’économie mixte en usage dans les régions « nouvelles »—.

En 1905, une première hausse des eaux de neuf pieds entraîne la construction de l’église actuelle ainsi que le réaménagement du village dans ses environs.

Saint-Cyriac demeure le lien, la halte naturelle du parcours entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean : une auberge peut recevoir le voyageur —le nourrir, le coucher et changer ses chevaux—. Plus tard, trois restaurants offriront des repas ; puis, deux pompes à essence seront installées sur l’actuel stationnement de l’église.

Un plan d’eau si imposant, à la tête des deux rivières qui ont favorisé le développement urbain de Jonquière et de Chicoutimi, allait rapidement susciter les convoitises des industriels installés à leur embouchure. Des barrages sont construits. Deux rehaussements des eaux imposent le remplacement du Chemin Kénogami par le tracé d’une route régionale plus au nord ; la fermeture du village de Saint-Cyriac ; et la dispersion de sa population en 1924.

Ainsi, le lac Kénogami, tout en demeurant au cœur du développement industriel des centres urbains du Saguenay, allait être relégué aux marges de l’activité humaine. Même aux marges de la mémoire collective. Il cesserait d’être le trait d’union si important qu’il avait été depuis si longtemps.

La présente décennie marquera le bicentenaire de l’installation permanente du couple Dianais-Buckle à l’entrée de la Rivière-aux-Sables ainsi que le centenaire de la fermeture de Saint-Cyriac. Il serait souhaitable qu’elle permette de reconnaître enfin la première occupation sédentaire au Saguenay, de même que la place stratégique du lac Kénogami comme trait d’union historique entre les deux régions. Celle de ce joyau inestimable, au cœur même du territoire.

Louise Cantin


DEUX PROJETS STRUCTURANTS

Une voie ferrée (1890)

Le premier tracé prévu pour prolonger le chemin de fer reliant Québec-Chambord (1888) au Saguenay passait au sud du lac Kaskouïa. Il le contournait pour ensuite bifurquer vers le lac Long en direction de Jonquière. Quelque part, on aurait sans doute construit une gare pour desservir Saint-Cyriac.

On lui a préféré un tracé qui passait plus au nord et qui reliait les deux régions grâce à une ligne plus directe, donc moins coûteuse. Ainsi, de Chambord, la ligne longeait le lac Saint-Jean rejoignant Métabetchouan et Saint-Gédéon pour ensuite passer à peu près à mi-chemin entre Hébertville et Alma, là où se développerait rapidement le nouveau village de la Station-d’Hébertville. De là, elle se poursuivait à peu près en ligne droite vers Jonquière et Chicoutimi où le train entra en gare en 1893.

Du coup, on créait un nouvel axe de développement entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. Ce tronçon permettrait de rendre accessibles des terres qui étaient jusque-là demeurées en marge de l’occupation. En plus, il favoriserait le développement agricole et industriel d’Alma et de la rive nord du lac Saint-Jean qui était demeurée moins abordable que la rive sud.

À cinquante ans d’écart, ces deux « projets structurants » font prendre conscience que, jusque dans la dernière décennie du XIXe siècle, le lac Kénogami demeura la voie de communication et l’axe de développement du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La construction de la voie ferrée allait, pour la première fois, remettre en question sa place traditionnelle au cœur du transport régional. Quelque trente-cinq ans plus tard, au moment de construire une nouvelle route régionale qui remplacerait le chemin Kénogami, il fut bien spécifié qu’elle devrait suivre le tracé de la voie ferrée. De ces faits, le lac Kénogami perdait son rôle de trait d’union entre les deux régions et était définitivement relégué à l’arrière-pays.

En terminant, une anecdote mérite d’être rappelée. Au début du XXe siècle, les membres du conseil d’administration de la Compagnie de pulpe de Chicoutimi ont nommé « Lac-Kénogami » le wagon de luxe qu’ils ont fait aménager pour voyager entre Chicoutimi, Québec et Montréal. Ainsi, pendant plus d’un quart de siècle, le « Lac-Kénogami » a circulé aller-retour entre ces trois villes, parcourant des milliers de milles, et transportant ceux-là mêmes qui allaient s’approprier le destin du lac Kénogami.

Louise Cantin



Un canal (1840)

Le lac Kénogami vu de l’ouest, Photo aérienne prise par l’Aviation royale canadienne, le 11 octobre 1927.

Avant même qu’au Saguenay et au Lac-Saint-Jean des familles de Charlevoix, puis de Kamouraska commencent à arriver dans le but d’occuper le territoire, dans les « vieilles » régions de l’ouest du Bas-Canada, on creusait des canaux :

Lachine, 1825 ;

Carillon, 1833 ;

Chambly, 1843 ;

Sainte-Anne-de-Bellevue, 1843 ;

Saint-Ours, 1849.

Ces canaux qui, grâce à des écluses, permettent de passer plus facilement et plus rapidement d’un plan d’eau à un autre, sauvant temps, énergie et argent.

Devant les difficultés de naviguer entre Chicoutimi et le Lac-Saint-Jean — rapides et chutes du Saguenay ; portages aux deux bouts du lac Kénogami — a germé l’idée de désenclaver le lac Saint-Jean pour le relier directement au Saguenay et au Saint-Laurent. Quelques pelletées de terre et quelques écluses plus tard, le tour serait joué ! Exactement ce que l’on faisait ailleurs. D’autant plus facile ici que le tracé avait été prétaillé par les glaciers : il suffirait de creuser aux deux extrémités du lac Kénogami, soit entre la baie des Ha! Ha! et le Portage-des-Roches et à l’autre bout, en suivant le chapelet de lacs et de rivières du lac Wiqui à la rive du lac Saint-Jean. Le lac Kénogami, ce long trait d’union, serait l’élément naturel central de cet aménagement.

Ce projet en a fait rêver plus d’un. Mais… Pas facile de trouver des capitaux pour financer l’aménagement d’un ensemble dont plusieurs éléments essentiels étaient gelés presque la moitié de l’année.

Difficile d’imaginer ce qu’aurait été le développement des deux régions avec l’existence d’une telle voie navigable les reliant directement au fleuve et à l’océan.

Le lac Kénogami, ce lac utile, offrait tant de possibilités et pouvait répondre à tant de vocations. Faute d’écluses, soixante ans plus tard, on construira des barrages et, au lieu de devenir un canal, le lac Kénogami deviendra un réservoir. Ainsi, d’une autre manière, il allait changer durablement la géographie de la région et accélérer son développement.

Pourquoi évoquer ce projet qui ne s’est pas réalisé et qui n’a été que l’un parmi une multitude de projets grandioses mis de l’avant pour relier l’arrière-pays à Québec ? Parce que, mis en lien avec le projet suivant, il devient très éclairant.


Des chantiers et des hommes

Hiver 1845 – 1846 : trois chantiers forestiers au lac Kénogami

« Toutes ces personnes n’avaient pour but unique, en entrant dans le Saguenay, que d’y faire la pinière, c’est-à-dire. de se livrer au commerce du bois et à l’exploitation des forêts. »

Louis-Antoine Martel, Notes sur le Saguenay.

P666,S12,D6,P78

Une lettre adressée de la Grande-Baie, le 15 janvier 1846, par le père Jean-Baptiste Honorat, responsable de la Mission des Oblats de Marie-Immaculée au Saguenay, au coadjuteur de l’Archidiocèse de Québec monseigneur Turgeon, fait état d’événements qui se sont passés dans les premiers chantiers qui se sont faits sur les bords du lac Kénogami à l’hiver 1845-1846.

À la fin de l’automne 1845, des employés de Peter McLeod, associé de William Price pour les coupes de bois au Saguenay, avaient fait une tournée dans des villages des environs de Québec afin de recruter de la main-d’œuvre pour venir travailler aux chantiers du Saguenay dont trois étaient localisés sur les bords du lac Kénogami. Si nous ne pouvons quantifier le nombre d’hommes qui acceptèrent de « s’exiler » pour l’hiver dans les territoires du Haut-Saguenay, nous avons quelques détails sur le sort tragique de trente-six d’entre eux — dont vingt-neuf noms sont connus — .

Le père Honorat joint à sa lettre un rapport signé par le père Flavien Durocher qui a été témoin des événements. Il relate qu’après avoir :

travaillé depuis le commencement de cet hiver dans les trois chantiers établis sur les rives du lac Kinokomi [ils] ont été, il y a peu de jours, lors de notre visite dans ces chantiers, congédiés en notre présence, non par cause d’inconduite, puisqu’ils ont reçu au moment même où on les renvoyait des éloges bien mérités de la part du maitre entrepreneur et de ses subalternes ; mais sous le faux prétexte que les provisions de bouche n’étant pas abondantes à Chicoutimi d’où dépendent ces chantiers, les chefs de ces établissements ont jugé le nombre des ouvriers trop considérables.  

Nous voyons avec douleur que tous ces pauvres gens qui avaient été engagés pour tout l’hiver sont renvoyés au cœur de la saison rigoureuse, et même privés de leur salaire, presque sans aliments, malgré l’état de maladie de quelques-uns d’entre eux : ils se voient même obligés de vendre à vil prix leurs habits pour se procurer des raquettes absolument nécessaires pour franchir les trente-deux lieues de montagnes et de forets qui nous séparent du reste de la province.

Honorat renchérit disant qu’ils viennent d’être congédiés par le « Sieur McLeod », après avoir été brutalisés par McLeod lui-même et par quelques-uns de ses fiers-à-bras, et qui, au moment du renvoi, ont été emprisonnés et ont subi des châtiments dans la maison même de McLeod [rivière du Moulin].

Ils sont congédiés, sans raison aucune, sous le faux prétexte que l’on va manquer de vivre, au cours de l’hyver, à trente lieues de distance des pays habités ; sans avoir reçu leur salaire, sans raquettes et presque sans vivres. 

Quelques-uns d’entre eux sont malades depuis deux jours et sont à la charge des Oblats à la Grande-Baie.

Contrarié par ces événements, Robert Blair, agent à Chicoutimi de William Price, craint que ce soit un coup terrible pour la réputation des exploitations forestières du Saguenay. Il s’arrange donc pour leur procurer des vivres, des raquettes et leur fournir un guide afin qu’ils arrivent sains et saufs à Québec.

Après avoir été remis sur pied et équipés grâce à l’intervention et aux bons soins des Oblats, ils empruntent la traditionnelle « Route des Jésuites » qui permet de communiquer entre la baie des Ha! Ha! et le fleuve. Ils rejoignent Québec à la fin du mois. Il semble qu’après coup, informé des faits, Price aurait dédommagé tous ceux qui sont rentrés à Québec.

Voilà pour les faits.

Voici les commentaires qu’ils m’inspirent.

D’abord, ils sont éloquents sur la manière avec laquelle les bûcherons ont été traités dans les chantiers de McLeod. Ce témoignage en confirme plusieurs autres. Sans l’intercession et la compassion des Oblats — récemment arrivés, ils vivaient eux-mêmes dans le plus grand dénuement —, qui les ont soignés, nourris et habillés, la plupart de ces hommes seraient sans doute morts de faim et de froid. À voir le sort qui leur a été réservé, il est à se demander si les plus chanceux ont été ceux qui ont bûché tout l’hiver et fait la drave printanière sous l’œil vigilant des fiers-à-bras de McLeod ou ceux qui sont partis pour Québec, à peine vêtus, en raquettes,  par rivières et par monts, en plein cœur de janvier.

Ces événements ne sont qu’un épisode de la lutte épique[1] qui a opposé le père Honorat à Peter McLeod sur la manière de traiter les nouveaux arrivants. Quelques mois plus tard, au printemps 1846, afin de les soustraire à la tyrannie qui régnait dans les chantiers, Honorat établit les bases d’une paroisse agricole, le Grand-Brûlé (qui deviendra Laterrière). En mai, il entreprend la construction d’un moulin — celui-là même qui porte son nom et qui fait toujours la fierté de l’endroit —. En cultivant les riches terres du Grand-Brûlé, les familles pourront vivre libérées de McLeod et de ses hommes de main et cesser d’être dépendantes du puissant monopole du bois. Les événements tragiques de janvier ont certainement ajouté à l’urgence d’ouvrir des terres à l’agriculture.

C’est de cette paroisse que partiront quelques années plus tard les trois premiers occupants de la Pointe-de-Sable : Cléophe Potvin, Hubert Tremblay et Léandre Godreau.

Si l’activité forestière a été la première activité économique à attirer des occupants saisonniers sur les rives du lac, rapidement, des hommes décideront de s’y installer de manière permanente, d’y cultiver la terre et d’y fonder une famille. Très tôt, le modèle de développement basé sur l’économie mixte terre-forêt allait s’implanter, permettant à une population de vivre et de croître sur les rives du Kénogami. 

Ensuite, ils nous apprennent que les forêts vierges du lac Kénogami ont été parmi les premières à être exploitées dans le Haut-Saguenay par Price et par son associé McLeod. Ces réserves de bois se trouvaient le long de la route bien connue qui menait du Saguenay au Lac-Saint-Jean. On a donc commencé la coupe sur les rives du lac. Les années suivantes, on a pris d’assaut les forêts situées le long des affluents du lac, principalement la Pikauba, la Kaskouïa, puis la Cyriac. — À l’intention des plus jeunes, il n’est peut-être pas inutile de préciser que les chantiers se faisaient sur des territoires situés en amont des rivières qui permettaient aux héroïques draveurs de sortir les billots au printemps. —

Les intérêts étaient grands pour exploiter les riches forêts du Saguenay. À cette époque, les grands pins se sont avérés une ressource précieuse pour la coupe du bois équarri destiné à la construction navale de l’Empire britannique. À la fin du XIXe siècle, la coupe des pins allait être remplacée par celle des essences qui, usinées, serviraient à la fabrication de la pâte mécanique ; puis du papier.

Ces chantiers de 1846 furent les premiers. Les permis de coupe accordés sur le territoire sud du lac à la Compagnie Price pendant plusieurs décennies, au XXe siècle, donnent une idée précise de l’ampleur des coupes qui ont été faites sur tout le territoire drainé par le réseau hydrographique du lac, année après année, depuis 175 ans. Sans oublier que, pendant près de quatre décennies, la Compagnie de pulpe de Chicoutimi a, de son côté, fait les mêmes opérations dans les forêts à l’est du lac, du côté des rivières Cyriac et Simoncouche.

La coupe de ces « montagnes » de bois nécessiterait une main-d’œuvre abondante. Ainsi, les chantiers fourniraient de l’emploi à tous les hommes valides qui voudraient y travailler, journaliers comme cultivateurs. On commence jeune à « monter aux chantiers », souvent de père en fils. Chaque année, d’octobre à mai, comme tous les villages des alentours, le village de Saint-Cyriac se viderait de ses hommes.

Les conditions de travail allaient s’améliorer avec le temps. N’empêche, la vie de bûcheron restera pendant longtemps une vie de forçat. De l’aurore à la noirceur, chacun aiguisant sa hache et son « sciotte », les pieds dans la neige et la tête flairant les vents, trimant dur pour abattre à la force des muscles les géants des forêts. Et la nuit, dans des campes en bois rond surpeuplés, entre la chaleur mal contrôlée des « truies » chauffées à blanc et le ciel étoilé visible entre les pièces mal calfeutrées des murs. — On est encore loin des voraces abatteuses-tronçonneuses dernier cri à cabine chauffée et à siège pneumatique ventilé. —

La seule force motrice complémentaire aux bras de ces hommes fut longtemps celle fournie par des centaines de chevaux. Leur entretien allait procurer des revenus aux cultivateurs qui vendront le foin pour les nourrir ; et à trois forgerons qui travailleront à plein temps pour les ferrer et pour entretenir le matériel des chantiers. C’est dire que l’activité forestière a fourni un apport important à la vie économique de Saint-Cyriac. Bien plus, elle a procuré un gagne-pain à des milliers de travailleurs, répartis sur six ou sept générations, et fait vivre autant de familles qui ont habité et développé le territoire du Saguenay. L’histoire des chantiers est un sujet en soi. Elle mériterait d’être étudiée à fond en raison de son importance capitale dans l’histoire régionale.

Par ailleurs, le printemps 1846 inaugurait une nouvelle vocation pour le lac. Pour la première fois de son histoire, y flotterait le bois coupé pendant l’hiver. Le lac et son riche réseau hydrographique allaient devenir une longue « glissoire » naturelle qui, sur un dénivelé de près de 800 mètres, permettrait d’acheminer les billots des hauteurs du partage des eaux de ce qui serait nommé ultérieurement le « Parc des Laurentides » vers le lac Kénogami. Après avoir flotté sur les eaux du lac, ils sont dirigés vers les rivières Chicoutimi et aux Sables, puis vers Chicoutimi, Jonquière et plus tard, Kénogami. Cette nouvelle activité du flottage du bois allait entraver la vocation pluriséculaire de la « route des fourrures ». En attendant la construction du chemin Kénogami et du chemin de fer, il faudrait choisir les temps de navigation en fonction des périodes de flottaison du bois. Les moins jeunes se souviennent d’un lac qui, avec les coups d’eau du printemps, se pavait de « pitounes ».

Souvent, j’ai eu l’occasion de parler du lac Kénogami en tant que trait d’union est-ouest entre le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. C’est la première fois que, grâce à l’activité forestière, j’ai celle de parler de ce lien sud-nord entre les hauteurs du Parc des Laurentides et la rivière Saguenay. Le réseau hydrographique complexe du lac Kénogami, de ses nombreux affluents et effluents, a été plus que favorable au transport du bois des lieux de coupe vers les bateaux en partance pour l’Angleterre ; puis vers les usines de transformation de pâte et papier installées à l’embouchure des rivières. C’est dire que d’est en ouest et de sud en nord, le lac Kénogami est situé au cœur de la région et a été un moteur central de son développement.

Ainsi, les malheureux bûcherons dont il est question dans la lettre du père Honorat sont en quelque sorte les « ancêtres » de tous ces travailleurs forestiers anonymes qui allaient suivre. L’histoire de ces hommes ne trouvera sa place dans aucun manuel d’histoire. Comme ils font partie du contingent des premiers bûcherons du Saguenay, leur tragique expérience méritait d’être rappelée.

Mais encore. Ce renvoi de bûcherons des rives du lac Kénogami à l’hiver 1846 est en quelque sorte prémonitoire de ce qui allait se passer en 1924. Une population de quelque 850 personnes allait devenir un embarras pour les projets des compagnies forestières. Il deviendrait impératif de l’évacuer. Par expropriation, la forcer à libérer la place. Une personne allait se porter à son secours et faire en sorte qu’elle prenne le chemin de l’exil la tête haute, mieux équipée que prévu pour continuer à vivre ; ailleurs. Le curé Léonce Boivin allait jouer auprès d’eux le même rôle d’ange tutélaire que celui qu’avait joué le père Honorat auprès des bûcherons de 1846. Dans les deux cas, à chaque bout des quelque quatre-vingts ans de la première occupation des rives du lac Kénogami, deux individus, membres du clergé, armés de leur seul altruisme, allaient obliger les forestières à prendre leurs responsabilités envers ceux qu’elles auraient d’abord voulu évincer sans égard ni état d’âme.

C’est dire que depuis l’arrivée des forestières au lac Kénogami, leurs appétits gourmands en matières premières et en énergie ont dicté la marche et scellé le sort, et du lac, et de la population qui avait choisi de vivre sur ses rives.

Louise Cantin

[1] Bien documentée par Raoul Lapointe, Combat de Titans au cœur d’un Royaume Le duel Honorat-Price (1844-1849), Chicoutimi, 1995, Éditions de La Pinière, Société historique du Saguenay, no 49, 381 p.